D’ici

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(2008)

Vidéo d’après film Super 8, 8 minutes.
« Un pays natal est moins une étendue qu’une matière, c’est un granit ou une terre, un vent ou une sécheresse, une eau ou une lumière.
C’est en lui que nous matérialisons nos rêveries, c’est par lui que notre rêve prend sa juste substance ; c’est à lui que nous demandons notre couleur fondamentale » Gaston Bachelard
Kerhouarn, Mériadec : une petite parcelle du Morbihan, en Bretagne, territoire d’origine, lieu de l’enfance, dépositaire d’un passé familial collectif. Chaque nouveau voyage provoque les mêmes redécouvertes, chaque retour aux sources voit resurgir les mêmes rituels, les mêmes petites cérémonies, et réactive les mêmes images, déclenche les mêmes réminiscences, récurrences de scènes qui pourtant ne se ressemblent jamais complètement. Voyage dans les fils arachnéens de la mémoire, à la lisière du passé et du présent, « D’ici » entend s’approcher d’une mémoire des lieux de l’enfance, cartographiant les traces actuelles du souvenir dans ce territoire qui demeure étrangement inchangé, comme si le temps y glissait sans néanmoins le transformer.

Travail sur le temps, sur le rythme du flux cinématographique, sur les ruptures entre épilepsie et contemplation, saccades et ponctuations, le format Super 8 s’est imposé, de par sa maniabilité et de par la propre mémoire que ce médium charrie (la tradition du film de famille, avant l’avènement de la vidéo) comme le moyen le plus juste afin de capturer la sensation et l’éphémère dans la plus grande spontanéité du moment : chaque image enregistrée naît d’une impulsion. Le caractère obsessionnel, frénétique, transcrit par la succession et l’enchaînement de ces courts instants est aussi une action de lutte contre ce qui s’étiole, contre ce temps qui passe, une tentative, sinon de remonter le temps, du moins d’enregistrer des sensations fugaces.
Les images du film défilent sans que l’on puisse toujours en saisir la teneur, clignotent comme le feraient des yeux face au soleil, leur sens véritable étant moins important que la sensation qu’elles se proposent d’émettre. Un vaste répertoire visuel naît alors. Epousant le mouvement du va et vient des marées, le flux cinématographique s’enroule puis se déroule, et les images reviennent, lancinantes, répètent les mêmes motifs et s’entremêlent : une maison bretonne, celle de ma grand-mère, et son jardin, scrutés dans leurs moindres détails, quelques villes traversées, des routes qui défilent incessamment dans un sens puis dans l’autre, des paysages soumis aux lumières changeantes, des dunes, une plage, l’océan, le vent, des arbres, et le ciel toujours et partout. Les changements sont subtils, infimes variations de cadres ou de lumières, et concourent, à travers leur succession, à induire un temps particulier. L’accumulation et l’enchaînement de ces courts instants se construisent en épousant la figure cyclique du rythme des saisons qui passent, comme une litanie paysagère.

« D’ici » apparaît, à travers son accumulation de plans fugitifs parfois à peine entre aperçus, comme un recueil de sensations qui se situe avant tout dans un domaine purement sensoriel. Entre essai documentaire et film expérimental, un labyrinthe d’images arrachées au flux de la mémoire se dresse alors, prenant comme fil conducteur la figure tutélaire de ma grand-mère, et mène le spectateur vers des paysages à la fois rêvés et remémorés.