La Villedieu, Elancourt: +31

http://www.ericbouttier.com/la-villedieu-31/

(2012)

Résidence d’artiste à La Ferme du Mousseau
27 photographies argentiques, 40 x 46 cm.
Lorsque la Ferme du Mousseau m’a invité en résidence afin de réaliser un travail photographique sur le territoire d’Elancourt, il m’a été difficile de ne pas faire un bond de 31 ans en arrière. Elancourt n’est pas une ville comme une autre: c’est la ville de mon enfance. Il ne s’agit donc pas de découvrir une ville et d’y chercher un sujet, l’œil innocent. Au contraire, son nom résonne en moi fortement, comme un ancrage très profond.
Le sujet est là, et déborde par son évidence.

J’ai passé les 7 premières années de ma vie à la Villedieu, quartier d’Elancourt, résidence de la Chapelle. L’architecture de la Villedieu, au bord de la route Nationale 10, est symptomatique de cette vaste « Ville nouvelle » qui a émergé dans les années soixante-dix: groupes d’immeubles qui forment des enclaves, des cercles bétonnés repliés sur eux-mêmes, formant des résidences, qui elles-mêmes s’ajoutant les unes aux autres forment des quartiers, tissant un réseau urbain labyrinthique qui étend ses multiples frontières. Je garde des souvenirs très heureux de ce qui était pour nous, enfants, une vaste aire de jeux, avec des décors trop grands. Mes parents s’y sont installés en 1979, ils étaient les premiers locataires de leur appartement au 1er étage d’un immeuble résidentiel. Dix ans plus tard, nous sommes partis vivre « à la campagne », et la Villedieu est sortie subitement de mon horizon.
L’enfance est un monde qui nourrit profondément ma démarche artistique, comme le révèlent les deux autres travaux qui accompagnent « La Villedieu, Elancourt : +31 », et qui s’assemblent pour former dans cette exposition une sorte de cartographie générale de l’enfance, et de sa fin. D’ici (8 minutes, 2008) est un film sur la maison de ma grand-mère en Bretagne. Les Temps calmes (2010) se situe sur le fil en abordant également les sensations de la fin, tout en révélant le désir profond de s’y maintenir au plus près. Très étrangement, alors que justement mes séries photographiques antérieures ont exploré les questions de l’enfance et du territoire d’origine, je n’étais jamais retourné à Elancourt avant cette résidence. Il m’est pourtant très souvent arrivé de longer les immeubles de la Villedieu en roulant sur la N10, mes yeux guettant en silence l’apparition des barres d’immeubles comme un repère déterminant sur mon parcours…
La première fois que je reviens à la Villedieu, je suis frappé par un fort sentiment de familière étrangeté. J’avance d’abord en tâtonnant, puis les souvenirs explosent, et je reconnais tout, ou à peu près. Les changements sont subtils, incertains – une couleur d’immeuble passée du marron au jaune, un bac à sable devenu pelouse. Je me sens comme Gulliver dans un territoire devenu miniature. Tout me semble disproportionné, comme
si ma présence – aujourd’hui, à 31 ans – dans ce territoire de mon enfance était une erreur, un dysfonctionnement temporel. J’observe la vie qui s’y écoule, et dont je ne fais plus partie – je me sens comme un corps étranger. Mes sens sont déplacés.
Explorer le terrain de jeu de son enfance amène forcément à s’interroger sur le temps qui passe – le médium photographique, en tant qu’instrument de mémoire, témoin du « ça a été », y conduit également naturellement. De la même façon que je me tourne vers mon passé, je cherche sur la surface même de la Villedieu des traces du passé dans le présent, des empreintes du souvenir sur ses matières, sur ses bâtiments, ses murs, ses sols. J’arpente ce territoire, je longe ses seuils, explore ses frontières, passe par ses différentes portes. Je retourne dans mon école primaire pour regarder le mouvement des enfants qui jouent dans la cour de récréation, y cherchant des échos de mes propres souvenirs.
Parmi tous ces élèves, je m’arrête un peu plus longuement avec l’un d’entre eux, le photographiant à la lisière de son imaginaire d’enfant.
Je retrouve et photographie une amie d’école, que je n’avais pas vue depuis plus de vingt ans: je cherche sur son visage mes repères d’enfant. Derrière elle ce sont toutes les personnes qui ont habitées mon enfance qui surgissent. J’ai figé dans ma mémoire leurs silhouettes, et j’ai envie d’entendre le temps passé dans leurs voix.
Sur le fil incessant entre découverte et redécouverte, je recompose, image après image, le territoire mental du souvenir de l’enfance, effectuant volontairement des allers retours entre images qui se déploient au présent (témoignages subjectifs de la Villedieu, quartier d’Elancourt) et réminiscences du passé, réactivation du souvenir au travers des figures d’aujourd’hui. Puisque la neutralité est impossible dans un tel sujet, et que le fil intime s’est déployé, je me laisse guider par la coïncidence, qui voit naître mon fils au début de ce projet de résidence photographique, et qui redéfinit ainsi, pendant que je photographie la Villedieu au présent, les cartes d’une nouvelle chronologie, d’une nouvelle filiation – l’enfant n’est plus moi. Mon fils a l’âge que j’avais quand j’habitais à la Villedieu. Je le photographie là, au creux de mes souvenirs.
Puis je me tourne vers mon père, photographié dans cette campagne qui nous a vus partir d’Elancourt, avec son visage qui dit le temps qui passe, et cette mince fumée de cigarette qui s’échappe de ses lèvres, fugace et légère.